L'arbre au "Sang de Dragon"

Publié le par V

Les arbres dragons 
Cet article est tiré du dernier numéro de la Garance Voyageuse  http://www.garancevoyageuse.org/
Le dragonnier (Dracaena draco, Dracaenaceae) , espèce endémique de la Macaronésie(1), est un arbre mythique à plus d’un titre. D’abord par son nom scientifique, doublement évocateur de son origine légendaire. En effet, Dracaena est issu du grec drakaira, désignant le dragon femelle, et draco est le nom latin du dragon. Le dragonnier serait né du sang répandu par Ladon, le dragon à cent têtes, terrassé par Hercule au cours de l’un de ses célèbres travaux. Ce monstre avait la charge de garder l’entrée du jardin des Hespérides, lieu situé sur un archipel considéré par les Anciens comme étant le « limite » ouest du monde et qui correspondrait aux actuelles îles Canaries. Mais la base de cette origine fantastique et de ce nom (pour le moins bizarre pour une plante) vient des particularités de sa sève, une résine qui s’oxyde et sèche à l’air libre en prenant une teinte rouge sang. Une couleur animale, inattendue chez le végétal, et qui lui valut d’être créditée de pouvoirs mystérieux par les alchimistes. Plus prosaïquement, cette gomme incarnate, baptisée « sang-dragon », était considérée comme une panacée par les Guanches, premiers habitants des îles Canaries.

Outre son usage officinal, la résine était aussi utilisée au cours de l’embaumement des morts. Introduite en Europe puis en Asie par des navigateurs vénitiens, elle fut utilisée dans différents domaines : en médecine pour ses fonctions hémostatiques et cicatrisantes, comme matière colorante dans la fabrication de fards ou de teintures. Les Chinois s’en servaient pour laquer leurs meubles et les luthiers pour vernir leurs instruments de musique. Le sang-dragon figure parmi les ingrédients du « caustique arsenical », préparation réalisée par le frère Cosme (chirurgien du 18ème siècle) pour traiter les affections cancéreuses. Ces propriétés tinctoriales et médicales s’expliquent par la composition de la sève du dragonnier : elle contient des pigments proches des anthocyanes(2) (dracorubine) et des saponines stéroïdes(3) (draconines) dont des analyses récentes ont mis en évidence les pouvoirs anticancéreux.
L’autre aspect mythique du dragonnier tire sa source de sa morphologie et de sa longévité.
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Cette monocotylédone, proche des Liliacées, a un développement très lent. D’abord monocaule(4), la plante se ramifie, de façon dichotomique(5), seulement après sa première floraison qui n’apparaît pas qu’au bout d’une dizaine d’années. Cette croissance particulière se poursuit ensuite et finit par donner un arbre évoquant un parasol hérissé de touffes de longues feuilles pointues. Plusieurs représentants vénérables de cette espèce ont marqué leur temps. Faisant escale à Tenerife, le naturaliste Humboldt s’extasia devant le « dragon d’Orotava », célèbre et majestueux exemplaire de Dracaena draco, considéré à l’époque comme étant le plus vieil arbre du monde. Malheureusements, un ouragan l’abattit en 1802.

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Aujourd’hui, c’est dans le jardin d’Icod de los Vinos que se trouve le vétéran des dragonnier : un géant de 20m de hauteur, 15m de circonférence et dont l’âge vénérable est estimé, suivant les auteurs, de 400 à plus de 3000ans. Cet intervalle d’incertitude important s’explique par le fait que le dragonnier est une monocotylédone qui ne fabrique donc pas de véritable bois avec des cernes annuels. Quel que soit sont âge véritable, « El Drago milenario » (surnom donné par les habitants) est une relique de la population originelle de dragonniers, arbres légendaires dont la célébrité entraîna leur exploitation irraisonnée et leur quasi-disparition à l’état sauvage.
 
(1) Macaronésie : région biogéographique regroupant Madère et les îles Canaries, Selvagens, des Açores, du Cap-Vert. Elle comporte aussi une enclave marocaine depuis la découverte d’une sous-espèce de Dracaena draco dans cette région il y a 10 ans.
 
(2) anthocyanes : du grec anthos « fleur » et kuanos « bleu », pigments végétaux responsables de coloration allant du rouge au bleu.
 
(3) saponines stéroïdes : combinaison chimique végétales d’un sucre et d’un lipide (stéroïde), et servant de substances défensives pour la plante.
 
(4) monocaule : du latin caulis « tige », plante à une seule tige, non ramifiée
 
(5) dichotomique : ramification d’une plante par bifurcation


For information in English:
http://en.wikipedia.org/wiki/Dracaena_draco

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